Jeunes majeurs, jeunes adultes, une temporalité activée par un droit à l’expérience

 

Les jeunes pris en charge dans le cadre de la Protection de l’Enfance, peuvent bénéficier d’un contrat jeune majeur à leur majorité. Créé sous la présidence de V. Giscard d’Estaing lors de l'abaissement de la majorité de 21 à 18 ans en 1974, ce nouveau cadre juridique et administratif permettait la continuité de l’accompagnement social et éducatif des jeunes en situations de placement, afin de favoriser leur insertion dans la société.

L’accompagnement réalisé par les éducateurs et les équipes pluri-professionnelles auprès des jeunes majeurs, s’exerce aujourd'hui dans le cadre de l’article L.221-1 du code de l’Action Sociale et des Familles. « Apporter un soutien matériel et psychologique […] aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt-et-un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre. ».

Les politiques sociales sont un des instruments de l’état dans son intervention auprès des publics en difficultés, visant à préserver la paix sociale. La protection de l’enfance agit en direction de l’enfance en risque. Le dispositif s’articule autour des articles 375 et suivants du code civil et a été modifié par la loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance. Depuis la loi 2002-2 les jeunes sont au centre de leur prise en charge et acteurs de leurs projets.

Depuis 1983 et les lois de décentralisation, les départements ont modifié les modalités des contrats jeunes majeurs, et se réservent le droit de proposer ou non un accompagnement selon les situations. Pourtant, mieux ils seront préparés, mieux ils seront accompagnés et soutenus mieux ils pourront faire face lorsqu’il faudra quitter le service qui leur aura rendu possible cette mise en situation.

L’âge symbolique de la majorité (18 ans) est un marqueur, un indicateur qui jalonne la voie vers l’âge adulte. Ce parcours détermine une direction, un objectif à atteindre. Au cours de ce cheminement vont se succéder des étapes dans le temps réel et psychique, des étapes dont la durée ne serait être quantifiable et mesurable tant elle est singulière à chacun.

Cette entrée dans l’âge adulte représente une transition de vie particulièrement importante d’autant plus que la personne est confiée à l’Aide Sociale à l’enfance, je parle ici des jeunes majeurs de l’ASE dont le sort dépend des politiques sociales. Les implications de cette étape de la vie nécessitent que les départements, l’état, s’engagent et prennent les responsabilités nécessaires qui tiennent compte des besoins de ces jeunes qui ne sont pas encore pour certains, proche pour d’autres, des adultes, malgré leur 18 ans.

Le changement incontournable qui s’opère pour le mineur, à l'aube de sa majorité, confié à l’ASE, est de devoir quitter le foyer, l’appartement, la famille d’accueil où il est accompagné depuis un temps certain. Ce qui signifie, quitter ses pairs, ses éducateurs, la maîtresse de maison, tous les adultes qui lui ont permis de grandir jusqu’à maintenant. Il s’agit de se séparer pour continuer son cheminement vers l’indépendance. Passer d’un accompagnement collectif, semi collectif vers un accompagnement plus individuel où le jeune majeur devient l’acteur principal de son projet de vie, de son devenir….Il s’agit, de lui faciliter l’accès, par de nouvelles expériences soutenues par des professionnels, vers cette condition d’adulte. Encore faut-il leur permettre, de vivre ces mises en situations, de s’exercer dans un contexte sécurisant et bienveillant, où le droit à l’essai est possible.

Ce passage d’un état à un autre s’inscrit dans un processus développemental qui nécessite de se dérouler dans un contexte défini, désiré et accepté où la relation éducative prend toute sa dimension, soutenue par un sentiment de continuité et de progression. Pour certains, le processus est « en panne » ; ils n’ont pas fait la paix avec leur histoire familiale, ils rencontrent des difficultés à se projeter, à anticiper leur futur, affectivement immature pour vivre seul, tout cela les effraient d'autant plus qu'ils doivent changer d’éducateurs etc….

L’accompagnement social et éducatif dont ces jeunes ont besoin s’articule entre les équipes, afin qu’un relais rassurant s’effectue et que le départ de la structure soit valorisée.

Il s’agit pour les professionnels de faciliter leur inscription sociale et professionnelle, de favoriser par l’expérience d’une vie autonome leur développement, c’est-à-dire de faire évoluer le rapport qu’ils entretiennent avec leur environnement psycho-affectif par l’apprentissage d’une vie qui se rapproche de celle d’un adulte au regard des attendus normatifs de notre société.

Etayant et sécurisant, l’accompagnement proposé s’inscrit dans un cadre avec ses règles qui optimise une mise en responsabilité du jeune majeur afin que ses droits et ses devoirs prennent un nouveau sens et nécessitent que le jeune gère au mieux les liens de dépendance qu’il entretient avec son environnement pour s’en séparer dans la confiance qu’il va gagner à travers les choix qu’il va faire et les responsabilités qu’il va prendre. (Organiser son temps, recevoir ou non des gens chez soi, gérer ses sorties, son budget, s’occuper de sa santé…) C’est à travers le vécu de ces diverses expériences qu’il va développer ses propres compétences et capacités.

Cette période, ce passage est donc une période de transition, plus ou moins longue, plus ou moins difficile qui fait appel aux capacités d’adaptation de chacun. Notre travail consiste alors à travailler en étroite collaboration avec le jeune sur ce qui est important pour lui au regard de ses besoins, de ce qui le motive et a du sens pour lui. Si la commande sociale adressée au jeunes majeurs est l’insertion sociale et professionnelle rapide, elle ne peut se faire au détriment de la prise en compte de l’importance de l’habitat et du relationnel qui sont les bases incontournables pour la poursuite ou la mise en œuvre d’un projet professionnel. Le jeune doit se sentir suffisamment en sécurité interne pour amorcer cette anticipation. Pour certains, des difficultés personnelles empêchent cette projection dans l’avenir et donc de s’engager dans ce processus au cours duquel le jeune devrait gagner en indépendance. Est-ce pour autant que ce jeune qui a eu 18 ans ne doit pas être entendu, soutenu, rassuré ? Est-ce pour autant que ce jeune-là n’a pas droit au temps dont il a besoin pour s’adapter aux multiples enjeux associés au passage à la vie adulte ? Le jeune devrait être preneur, responsable, volontaire et efficace tout en témoignant d’une trajectoire particulière marquée par des séparations, des conflits, une mauvaise estime de soi, un parcours scolaire parfois chaotique.

Adapter l’accompagnement à la situation singulière du jeune adulte en devenir et à son contexte est une ressource. Renforcer les capacités du jeune, le laisser être le plus autonome et responsable possible en lui permettant d’agir et de « faire avec » si besoin pour se rendre compte qu’il peut « faire seul. » Dans leur grande majorité, les jeunes qui ont l’opportunité de faire l’expérience de cette « conduite accompagnée », développent des habiletés relationnelles et personnelles qui vont faciliter leur intégration sociale et professionnelle, des habiletés autour du quotidien dont certains ne se pensaient pas capable (prendre soin de soi, de son lieu de vie de son voisinage, de la gestion de la solitude, de son budget etc….) C’est en éprouvant ces multitudes de situations, entre contraintes et liberté que le jeune va construire son statut d’adulte. Les exigences sociales auxquelles ils doivent faire face sont nombreuses, mais surmontables, dès lors que cette transition est reconnue et acceptée, des lors qu’elles sont accompagnées.

Pour conclure

La majorité est un concept d’ordre juridique et social. C’est l’âge légal où la société attribue à l’individu l’entière responsabilité de ses actes ainsi que les droits qu’elle implique. L’abaissement de la majorité civile en 1974 a provoqué un vide juridique pour les jeunes âgés de 18 à 21 ans protégés par les dispositifs de la Protection de l’Enfance et créé une nouvelle catégorie juridique et administrative, «  les jeunes majeurs » qui a pour conséquence l’inauguration de la notion de contrat dans le champ de la Protection de l’Enfance.

Être adulte signifie avoir terminé, achevé cette période développementale où maturité psychique, sens des responsabilités et majorité se rassemblent. Il s’agit de reconnaître que l’entrée dans la vie adulte ne peut s’effectuer par un basculement irréversible du statut de mineur à celui d’adulte mais par un cheminement constitué d’expériences soutenues par des équipes pluri-professionnelles.

Dans une société d’égalité, la pire discrimination serait de ne pas leur permettre d’accéder à toutes les conditions de réussite et de les renvoyer vers le droit commun qui ne peut répondre à leur besoin parce que saturé et inadéquate (crise du logement, chômage et pauvreté). La jeunesse est un temps d’apprentissage, d’expérimentation et d’exercice citoyen.

Les besoins des jeunes majeurs confiés à l’Aide sociale à l’Enfance ne se situent pas seulement dans le domaine de l’insertion professionnelle, course incessante vers une productivité dont l’inadéquation entre les moyens et les besoins sont flagrants. Ils ont principalement besoin d’un étayage contenant pour accéder à une vie de jeune adulte digne de ce nom. Les économies attendues sur le dos des jeunes majeurs entrent en totale contradiction avec les besoins de cette transition vers l’âge adulte.

Parce qu’ils sont les citoyens de demain, c’est bien de la responsabilité des politiques sociales, des professionnelles et des citoyens de protéger, renforcer, consolider ses futurs adultes, c'est-à-dire de les accompagner dans ce passage de la dépendance vers l’indépendance.

Corinne GUIGOU (Educatrice Spécialisée)

  • dernière mise à jour : vendredi 20 juillet 2018 à 21:10:51